Covid-19 au Brésil : incompétence, négligence ou nécropolitique ?

 | Par Glauber Sezerino
Cimetière Nossa Senhora Aparecida, à Manaus
Alex Pazuello/Semcom - Agência Senado

L’année 2021 commence par un chiffre dramatique pour le Brésil. Avec plus de 215 000 décès officiels dus au nouveau coronavirus, le pays se situe au deuxième rang mondial des victimes mortelles et au troisième rang pour le nombre de cas. Bien que la population brésilienne ne représente que 2,7 % des habitants de la planète, le pays représente lui, 10,4 % de tous les décès liés aujourd’hui à la Covid-19 dans le monde. Loin d’être une "simple tragédie", ces rangs morbides sont le résultat d’une série de décisions politiques prises par l’actuel Président du pays.

Dénoncée par différents mouvements sociaux et personnalités depuis déjà quelques mois, cette gestion criminelle délibérée de la crise sanitaire par les responsables politiques brésiliens est maintenant documentée dans l’étude « Cartographie et analyse des normes juridiques en réponse à la COVID-19 au Brésil » produite par le Centre de Recherches et d’Etudes en Droit Sanitaire (CEPEDISA) de l’École de santé publique de l’Université de São Paulo (USP) en partenariat avec l’ONG Conectas Droits Humains.

Coordonnée par Deisy Ventura, professeure à l’École de santé publique de l’USP, cette recherche a répertorié et analysé 3 049 normes, circulaires et décrets concernant la pandémie émis par le gouvernement fédéral entre mars 2020 et janvier 2021. Ces textes administratifs ont également été croisés avec les déclarations d’agents publics sur le sujet, notamment celles tenues par le Président Bolsonaro.

Pour les auteur.e.s de la recherche, le pays connaît un scénario juridico-administratif qui, par son aspect excessif, reflète l’échec de la réponse du gouvernement brésilien à la pandémie, révélant in fine l’existence d’une stratégie institutionnelle de propagation du virus.

Selon l’étude, cette stratégie institutionnelle est visible par l’action du gouvernement Bolsonaro à trois niveaux :

  1. l’énorme profusion d’actes normatifs fédéraux,
  2. l’obstruction et le sabotage faits aux réponses des gouvernements des États fédérés et des municipalités à la pandémie,
  3. la propagande constante contre la santé publique par le biais de fausses nouvelles et d’informations techniques sans fondement scientifique, discréditant les autorités sanitaires, affaiblissant l’adhésion populaire aux preuves scientifiques et encourageant l’activisme politique contre les mesures de santé publique.

La recherche pointe également les populations contre lesquelles les décisions de Jair Bolsonaro sont dirigées : outre l’attaque constante contre les peuples autochtones, la masse des travailleurs précaires et classes populaires sont les cibles privilégiées de la politique de Bolsonaro. L’étude met en évidence les efforts du gouvernement pour élargir autant que possible la définition des activités essentielles qui doivent rester ouvertes pendant le confinement, mettant en danger la vie des Brésilien.ne.s. Parmi les activités les plus controversées, on retrouve toutes sortes d’activités religieuses, les salons de beauté, les barbiers et les académies sportives, toutes modalités confondues. Et dans ce même temps, Bolsonaro a systématiquement tenté d’annuler le droit à une aide d’urgence de 600 réaux, déterminée par le Congrès pour différentes catégories telles que les pêcheurs, les chauffeurs de taxi, les travailleurs indépendants, mettant en danger une partie de la population nationale poussée vers la précarité.

Du point de vue du pacte fédératif brésilien, Bolsonaro n’a pas non plus mesuré ses efforts pour imposer sa politique meurtrière : la guerre contre les gouverneurs et les maires, qui ont tenté de mettre en place des mesures de prévention et de lutte contre le virus, a été une constante.

Il ne s’agit donc pas d’une gestion incompétente ou négligente de la part de Bolsonaro et de son gouvernement. Au contraire, la systématisation des données, effectuée par l’équipe de chercheur.e.s révèle l’effort et l’efficacité des actions de l’État fédéral en faveur d’une large diffusion du virus sur le territoire national. Les actes officiels réalisés par le Président brésilien au cours de cette période établissent clairement un lien de cause à effet entre les mesures gouvernementales, l’état sanitaire dramatique actuel et le non-respect du droit à la vie dans le pays aujourd’hui.

Cet examen approfondi du fonctionnement des organes de l’État chargés de la santé publique nationale montre que l’effondrement technique et institutionnel du SUS, associé à la colonisation du ministère de la Santé par des militaires ineptes et sans expérience en matière de gestion sanitaire [1], n’est pas le fruit du hasard, ni de l’incompétence ou d’une gestion « mauvaise ». II s’agit d’un programme nécropolitique cohérent qui n’a apporté rien de moins que le résultat attendu : la diffusion de la mort et du chaos dans la population brésilienne.

Le décès de patients dû au manque d’oxygène à Manaus, dans l’État d’Amazonas, et les échecs en série de la planification fédérale pour l’acquisition et la distribution de vaccins contre la Covid-19 viennent malheureusement solidifier les conclusions de l’étude. En effet, selon le journal Folha de São Paulo, le gouvernement fédéral savait et a délibérément ignoré les avertissements concernant l’effondrement imminent des réserves d’oxygène médical à Manaus. Lors d’une conférence de presse donnée le 18 janvier, le ministre de la Santé Eduardo Pazuello a admis qu’il était conscient de l’imminence de l’effondrement depuis le 8 décembre 2020. Cependant, le gouvernement fédéral a décidé de créer et de financer un groupe de travail pour faire pression sur la ville et les médecins d’Amazonas afin qu’ils prescrivent des médicaments, non soutenus par la communauté scientifique, tels que la chloroquine et l’ivermectine, dans le cadre de ce que Bolsonaro et son ministre général appellent un « traitement précoce ».

La guerre contre les vaccins
En avril 2020, le Brésil a été invité à rejoindre la Covax, l’Alliance mondiale pour les vaccins, une coalition de 165 pays pour garantir le vaccin contre la Covid-19. Selon les normes de la Covax, le Brésil pourrait commander plus de 200 millions de doses (quantité suffisant pour vacciner 50% de la population brésilienne). De par sa population, le pays serait automatiquement parmi les 5 premiers pays à recevoir les vaccins. Le 4 mai, le président Jair Bolsonaro a refusé de faire partie de cette alliance.
Le 15 août 2020, Pfizer a approché le gouvernement brésilien pour proposer la vente de 70 millions de doses du vaccin. Dans le courriel envoyé par Pfizer au gouvernement fédéral, figurait la garantie que ces 70 millions seraient disponibles pour le Brésil en décembre 2020. Selon Carlos Murillo, PDG de Pfizer, la société n’a jamais reçu de réponse du gouvernement brésilien.
Le 20 octobre 2020, le ministre de la Santé Eduardo Pazuello a annoncé l’achat de 46 millions de doses de Coronavac, développé par la société chinoise Sinovac en partenariat avec l’Institut Butantã. Moins de 24 heures après l’annonce du ministre de la Santé, le président de la République, Jair Bolsonaro, a désavoué Pazuello et suspendu l’achat du vaccin Coronavac.

Manifestation à Brasilia le 07 juin 2020

La tragédie annoncée à Manaus a alors relancé le débat sur la possibilité de tenir l’exécutif fédéral responsable de la gestion de la crise sanitaire. Appuyé par un regain du rejet populaire aux politiques de Bolsonaro, nombreux sont celles et ceux qui actuellement pensent que la situation du Président est de plus en plus instable.

En effet, les derniers sondages d’opinion indiquent une forte chute de la popularité de Bolsonaro et de son gouvernement. Un sondage Datafolha publié le 22 janvier montre que le rejet de Bolsonaro est passé de 32 % en décembre à 40 %, l’approbation ayant déjà chuté quant à elle de 37 à 31 % - la plus forte baisse depuis le début de son gouvernement. La dernière enquête XP/Ipespe, dévoilée la même semaine, montre également que le pourcentage des critiques du Président (35 % en décembre, 40 % aujourd’hui) a dépassé celui des partisans (passé de 38 à 32 %). Une telle chute de popularité ne s’était pas produite depuis juillet 2020. Parmi les raisons invoquées par ces instituts de recherche pour expliquer le changement d’avis des Brésiliens à l’égard du Président figurent notamment la fin de l’aide d’urgence et la manière dont Bolsonaro a fait face à la pandémie du nouveau coronavirus.

En quête d’une issue à la spirale mortelle des politiques de Bolsonaro, différents mouvements sociaux et groupes politiques s’articulent et proposent une multitude de mobilisations et solutions politiques. Parmi les stratégies adoptées, plusieurs actions en justice ont vu le jour ces dernières semaines.

C’est notamment le cas d’un document présenté par un groupe de 352 notables, où des juristes, des économistes, des intellectuels et des artistes ont demandé au Procureur Général de la République (PGR) d’ouvrir auprès du Suprême Tribunal fédéral (STF) une action pénale contre Jair Bolsonaro. Des signataires tels que José Carlos Dias (ancien ministre de la Justice), ou Gonzalo Vecina (ancien président de l’Agence nationale de surveillance de la santé, Anvisa), accusent le Président de porter atteinte à la santé et à la vie des Brésiliens.

Le groupe considère que Bolsonaro a violé le code pénal brésilien à plusieurs reprises en discréditant par exemple, l’efficacité des vaccins auprès de la population, ou encore en employant irrégulièrement des fonds publics pour fabriquer des médicaments sans efficacité scientifiquement prouvée - comme l’hydroxychloroquine - pour combattre la covid-19.

La réaction du procureur général Augusto Aras, homme de confiance de Bolsonaro, a été immédiate ! Le mardi 19 janvier, Augusto Aras, qui semble agir presque exclusivement pour la défense de Bolsonaro et de sa famille, a publié une note affirmant que l’état de calamité publique causé par la pandémie était "l’antichambre de l’état de défense". Avec celui-ci, l’État serait autorisé à imposer des mesures qui violent les droits des citoyens, telles que la restriction des réunions et la rupture de la confidentialité téléphonique.

Outre les tentatives juridiques visant à tenir Jair Bolsonaro pour responsable, d’autres secteurs de la société brésilienne cherchent à accroître la pression en faveur d’une possible destitution de l’actuel chef de l’État. Les « panelaços » qui se reproduisent dans plusieurs villes du pays ont donné un certain élan à cette impulsion et nombreux sont maintenant les députés qui seraient favorables à un éventuel impeachment de Bolsonaro.

Pour la première fois, des mouvements de gauche ainsi que ceux de la nouvelle droite ont appelé à des manifestations dans plusieurs villes du pays le week-end des 23 et 24 janvier avec un objectif commun : faire pression sur le Congrès national pour qu’il entame un processus de destitution du Président Jair Bolsonaro.

Ces manifestations se sont pourtant déroulées sur différentes journées, configurant deux mobilisations distinctes. Des organisations de gauche comme le Front Brésil Populaire et le Front Peuple Sans Peur, avec le soutien de la Centrale Unifiée des Travailleurs (CUT) et plusieurs mouvements sociaux, ont manifesté le samedi 23 janvier dans 45 villes du Brésil. Côté nouvelle-droite, des groupes comme le Mouvement Brésil libre (MBL) et Vem Pra Rua (Viens dans la rue), organisations qui avaient, en 2016, mobilisé pour le renversement de la Présidente Dilma Rousseff, ont appelé à des actions dans tout le pays, le dimanche matin 24 janvier.

Or, depuis le début du mandat de Bolsonaro, 61 demandes de mise en accusation du Président ont été soumises à la Chambre des députés, mettant en évidence les crimes de responsabilité les plus variés. La liste des raisons avancées va des menaces de coup d’État au sabotage promu par le gouvernement contre les mesures de santé publique pendant la pandémie. Au total, 1029 personnes et plus de 400 organisations ont signé ces demandes de destitution du Président Jair Bolsonaro. Sur les 61 documents envoyés à Rodrigo Maia, président de la Chambre des députés et responsable légal pour une éventuelle ouverture de processus de destitution, seules 4 demandes ont été repoussées. Les 57 autres sont toujours en attente d’analyse.

Face à ces demandes, Rodrigo Maia préfère rester évasif lorsqu’il parle de la question. Proche de la fin de sa présidence, le député avait déjà déclaré en août 2020 qu’il « ne voyait pas » de crimes de responsabilité dans les actions du Président et au début du mois de janvier de cette année, il a continué à dire que ce n’était pas le moment d’une mise en accusation du Président et de l’ouverture d’un processus de destitution.

Bien que trop précautionneux quand il s’agit de l’impeachment de Bolsonaro, ces derniers jours ont vu un changement dans la posture dudit député vis-à-vis des responsabilités de membres du gouvernement et de Bolsonaro lui-même. Ainsi, le 25 janvier Rodrigo Maia a déclaré qu’il ne doutait pas que le ministre, Eduardo Pazuello, ait commis un crime dans la direction du ministère de la Santé durant la pandémie de covid-19 dans le pays. Maia a ainsi déclaré qu’il était favorable à l’installation d’une commission d’enquête parlementaire (CPI).

Ce changement de ton dans les propos de Maia peut être en partie expliqué par les échéances électorales au Parlement brésilien, des élections pour la présidence de la Chambre des députés étant prévues pour le 1er février prochain. Baleia Rossi est le nom choisi par Rodrigo Maia pour lui succéder, alors que Bolsonaro soutient Arthur Lira. Pour mieux recueillir des soutiens au sein de la gauche et d’une partie du centre, le poulain de Maia n’a pas hésité à déclarer que s’il est élu, il donnera suite aux demandes de destitution du président Jair Bolsonaro. Par crainte de l’ouverture d’un éventuel processus d’impeachment, Bolsonaro est alors passé à l’offensive en offrant des postes et des ressources budgétaires à des députés et partis proches contre l’appui à son candidat.

La mise en question de Bolsonaro ne se fait pas seulement au parlement brésilien. En même temps que Rodrigo Maia parlait de responsabiliser le gouvernement, le ministre Ricardo Lewandowski du Suprême Tribunal Fédéral (STF), a ordonné le 25 janvier dernier l’ouverture d’une enquête pour examiner la responsabilité du ministre de la Santé, Eduardo Pazuello, dans l’effondrement du réseau public d’hôpitaux à Manaus. L’objectif de cette enquête est de déterminer s’il y a eu une omission dans la gestion de la crise causée par le manque d’oxygène pour les patients atteints de covid-19 dans la capitale de l’Amazonie. Lewandowski a également ordonné à Pazuello de faire une déposition à la police fédérale dans les cinq jours, après l’avoir assigné à comparaître.

Face au délitement de son image auprès d’amples secteurs de la vie politique brésilienne, Bolsonaro essaye de résister et changer la dynamique d’instabilité qui semble toucher son gouvernement. Dès que le mot impeachment a commencé à refaire surface dans l’actualité, le gouvernement fédéral a ressuscité les menaces de coup d’État [2].

La clameur pour sa destitution fait revenir avec force les provocations de Bolsonaro contre les institutions démocratiques et l’État de droit. Face à ces attaques, les mouvements sociaux et une partie de la société brésilienne répondent avec le mot-d’ordre « Fora Bolsonaro ! » (« Bolsonaro, dégage ! »). Les prochaines semaines au Brésil risquent alors d’être encore plus instables...

[1Comme c’est le cas de l’actuel ministre général Pazuello, maintenu en fonction même après des signes évidents d’échec et d’incompétence.

[2Un jour avant la déclaration faite par le Procureur Général de la République à propos d’un éventuel « état de défense », Bolsonaro a de nouveau déclaré que ce sont les Forces armées qui décident si le peuple vit en démocratie ou en dictature

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