Au Brésil, l’expulsion en pleine pandémie du campement Quilombo Campo Grande (MG) sonne l’alarme

 | Par MST

Rédaction de la région Sudeste/MST de la page du MST

Traduction de Philippe ALDON pour Autres Brésils
Relecture de Du DUFFLES

À São Paulo et à Rio de Janeiro, des travailleurs Sans terre craignent les procès en annulation d’expropriation suspendus à cause du coronavirus.

Après 56 heures de résistance, appuyées par de nombreuses manifestations de soutien et de solidarité nationale et internationale, la police militaire de l’Etat du Minas Gerais a expulsé vendredi (14 août) une des parties du campement Quilombo Campo Grande, détruisant les maisons de 14 familles de travailleurs ruraux, les récoltes et l’Ecole Populaire Eduardo Galeano.

Connu pour la production de café Guaií, le campement Quilombo Campo Grande, situé à Campo do Meio (MG), est constitué de 450 familles qui, depuis plus de 20 ans, produisent des aliments sans agrotoxique. Les familles de travailleurs ruraux Sans Terre se battent en justice afin de garantir la mise en œuvre de la réforme agraire sur les terres de l’ancienne sucrerie d’Ariadnópolis, qui a fait faillite, laissant des dettes à l’État et aux travailleurs.

La direction du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) de Minas Gerais a dénoncé, dans un communiqué, que la superficie de 26 hectares initialement déterminée dans le procès, et déjà inoccupée, avait été étendue à 52 hectares, dans la dernière ordonnance du Tribunal agraire et que l’opération policière avait outrepassé celle déterminée par l’injonction, allant à l’encontre des intérêts de la population en favorisant l’escalade de la violence dans les campagnes qui est aggravée par les crises sanitaire et économique dues à la Covid-19.

Selon le Mouvement, avec l’action engagée mercredi dernier (12 août), Romeu Zema, gouverneur de l’Etat (Novo-MG) et d’autres autorités judiciaires n’ont pas respecté l’accord conclu à la table de dialogue sur les conflits fonciers, prévoyant le maintien des familles sur place au moins tant que la pandémie nécessiterait un isolement social. Mgr Vicente Ferreira, évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Belo Horizonte, a dénoncé cette expulsion déclarant que « pendant la pandémie, il est inadmissible d’expulser. Il n’y a aucun argument pour justifier cette violation des droits fondamentaux de l’homme. Le respect de la dignité de la personne humaine est un principe de base de la Constitution brésilienne ».

En raison des phénomènes de concentration provoqués par l’action musclée de la police, les familles du campement Quilombo Campo Grande ont déposé en mairie de Campo do Meio une demande de dépistage collectif et d’aide sociale minimale. Cependant, à la clôture de ce reportage, aucune famille n’avait reçu de réponse des pouvoirs publics.

Pour Michelle Capuchinho, de la direction du MST de Minas Gerais, « depuis le début de l’opération criminelle, nous avons essayé de dialoguer avec le gouvernement de l’État, dénonçant le fait criminel de procéder à une expulsion en plein milieu de la pandémie. Nous considérons que ce gouvernement est criminel, et que le gouvernement municipal, sous la direction de Robson de Sá, complaisant en mettant en danger Campo do Meio et tout le Sud de Minas », est co-auteur de cette atrocité.

Rio de Janeiro

Le problème du campement Quilombo Campo Grande n’est pas un cas isolé ; il est révélateur d’un plus vaste tableau fait de tentatives répétées d’expulsion forcée dans le Sud-Est du Brésil. Pour les milliers de familles paysannes, outre le risque des violences policières subies lors des expulsions, la crise de santé publique qui sévit dans le pays aggrave encore davantage leur situation.

L’utilisation de la force policière a été autorisée par la Cour fédérale de Rio de Janeiro en août 2019 pour procéder à l’expulsion, dans la région montagneuse de Macaé (Rio de Janeiro-RJ), du projet de développement durable Osvaldo de Oliveira. Situé dans une zone de récupération de la Forêt Atlantique, c’était le premier du genre dans l’État. On y cultivait les haricots, le maïs, le potiron, la pastèque, le jiló (une espèce d’aubergine), la banane, la noix de coco, le corossol, le manioc et les légumes.

Projet de développement durable Osvaldo de Oliveira dans la région montagneuse de Macaé (RJ).
Photo : archive du MST

Avec la pandémie, la période initialement fixée à 90 jours pour l’expulsion avait été suspendue. "C’est un cadre complètement litigieux parce que l’implantation est consolidée. Ce sont 63 familles qui produisent des aliments agroécologiques, présents dans les marchés et au Programme d’alimentation scolaire (PNAE)", souligne Nelson Bernardes, de la direction nationale du MST, à Rio de Janeiro, en expliquant que la permanence des familles a fait preuve de sa pertinence dans la conservation environnementale de la région.

« Les familles du projet ont suivi un processus complet de formation en agroécologie, leur permettant d’intégrer production et préservation de l’environnement. Le rapporteur a une opinion biaisée justifiant la décision d’expulsion seulement à partir des avis du propriétaire », déclare Fernanda Vieira, avocate des droits humains pour le MST-RJ.

Anciennement connue sous le nom de Fazenda Bom Jardim, l’implantation Osvaldo de Oliveira est située dans le district de Córrego do Ouro, dans la région nord de Rio de Janeiro. La propriété, jugée improductive par l’INCRA, en 2010, avait été décrétée éligible au programme de la réforme agraire. La même année, environ 300 familles du MST avaient occupé les terres agricoles le 7 septembre, dans le but de faire pression en faveur de l’expropriation qui n’a toujours pas été complètement conclue à ce jour.

São Paulo

L’État de São Paulo s’est mobilisé tout au long de la journée organisant des actions de solidarité, comme à Jardinópolis.

Récemment, le Conseil pour la défense des droits de la personne humaine de l’Etat de São (CONDEPE) a condamné les annulations d’expropriations qui ont lieu dans tout l’État en pleine pandémie de Covid-19. Dans une lettre publiée le 16 juin, le CONDEPE cite 24 cas survenus ou en cours dans tout l’État.

Dans l’État de São Paulo, trois zones en lutte pour la réforme agraire sont en proie à des expulsions suspendues pour une durée indéterminée. Il s’agit, à Valinhos, du campement Marielle Vive, du campement Paulo Botelho dans la municipalité de Jardinópolis et, à Gália, de l’implantation Luiz Beltrame suspendue le 29 juillet par ordonnance du Tribunal régional fédéral de São Paulo (TRF).

Située à 60 km de Bauru, à l’intérieur de l’État, l’implantation Luiz Beltrame existe depuis environ six ans en tant que territoire légalement reconnu. En 2014, l’homme d’affaires Jorge Ivan Cassaro a été exproprié des fermes Portal Paraíso et Santa Fé pour crime environnemental et improductivité, au profit des 77 familles de travailleurs ruraux Sans Terre qui, en 2009, avaient commencé à lutter pour la terre.

L’implantation Luiz Beltrame produit du manioc, des patates douces, du maïs, des haricots, des fruits de la passion, entre autres céréales, des fruits, des salades, en plus de la production animale et de ses dérivés comme le lait et le fromage. Chaque semaine, plus de 100 paniers agroécologiques sont vendus à Bauru, à Marília et dans les environs.

Dans le campement Paulo Botelho, les familles occupent une partie de l’ancienne compagnie fédérale des chemins de fer (RFFSA), gérée par le Secrétariat du Patrimoine de l’Union (SPU) auparavant utilisée illégalement par des entreprises pour la production de canne à sucre et comme décharge pour les déchets agro-industriels. Outre le risque d’expulsion, il faut faire face à des actions criminelles et à des intimidations par des tiers.

Dans une lettre publiée le 16 juin, le CONDEPE a dénoncé l’incendie criminel ayant eu lieu le 28 avril dans le campement Paulo Botelho ce qui soulève des soupçons quant à l’intention potentielle de l’incendie qui a eu lieu le jeudi après-midi (13) touchant certaines des cabanes des familles du camp.

Zéro expulsion

Selon le CONDEPE, la pandémie de Covid-19 démontre de façon dramatique les profondes inégalités sociales de la société brésilienne. En opposition aux annulations d’expropriation, l’agence souligne l’existence, dans la Constitution, de dispositions protégeant la dignité de la personne humaine et qui justifient la non-expulsion des familles « tant que les mesures nécessaires d’isolement social et de lutte contre la maladie persistent ».

Face à l’absence de responsabilité de certains secteurs des pouvoirs publics pour garantir les droits humains les plus fondamentaux en matière d’expulsions et de délocalisations pendant la pandémie, plus de 40 organisations sociales et mouvements populaires ont lancé la campagne « Zéro expulsion - Pour la vie à la campagne et à la ville ».

L’initiative, composée de plus de 100 mouvements populaires, entités et organisations sociales, a dénoncé auprès des Nations Unies (ONU) la destruction de l’école et l’expulsion des familles du campement Quilombo Campo Grande (MG).

Dans les réseaux sociaux, la campagne contre l’expulsion a mobilisé les hashtags #SalveQuilombo #DespejoZero et #ZemaCovarde. Après l’opération qui comprenait environ 200 policiers armés, des véhicules et des hélicoptères, le mouvement cherche un soutien dans la solidarité de la population pour reconstruire collectivement les structures de l’école et des logements touchés.

Voir en ligne : Despejo no acampamento Quilombo Campo Grande (MG) acende alerta durante a pandemia

*Édité par Fernanda Alcântara

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