« Génocide » : le rapport sur les violences policières montre que les Noirs restent les victimes les plus nombreuses

 | Par Ashley Malia, Ponte Jornalismo

Un document du Réseau des observatoires de sécurité souligne que 97 % des personnes tuées par la police en 2019 dans l’Etat de Bahia étaient noires - la disproportionnalité se retrouve également dans d’autres États. « Un processus profondément déshumanisant », selon un chercheur

Traduction de Philippe ALDON pour Autres Brésils
Relecture de Du DUFFLES


Même lors d’une année marquée par une crise sanitaire, la violence n’a pas accordé de trêve à la population noire. Plusieurs cas de violence policière contre de jeunes Noirs ont été signalés, soit aux États-Unis, soit au Brésil. Ici, plusieurs cas de mort par « balle perdue » ont été recensés. Cependant, un rapport publié ce mercredi (09), par le Réseau des observatoires de sécurité, affirme que la violence policière a une couleur et que la balle ne manque pas sa cible.

Selon l’étude « La couleur de la violence policière : la balle ne manque pas sa cible », 97% des personnes tuées par la police dans l’Etat de Bahia en 2019 étaient noires. Il y a eu 15 blancs et 474 noirs tués par l’État. Au Ceará, où 66,9 % de la population est noire, 87,1 % des personnes tuées par la police étaient noires. Dans le Pernambouc, avec 61,9 % de la population noire, 93,2 % des personnes tuées étaient noirs. À Rio de Janeiro, avec 51,7 % de la population noire, 86 % des morts étaient noirs. Et à São Paulo, avec 34,8 % de la population noire, 62,8 % des morts étaient noirs.

L’historien, coordinateur de l’Initiative Noire pour une Nouvelle Politique des Drogues, également représentant de l’Observatoire de la Sécurité dans l’Etat de Bahia, Dudu Ribeiro, a déclaré « qu’il est toujours effrayant et choquant de tomber sur des données aussi scandaleuses, qui sont le résultat direct des choix politiques définis par les pouvoirs. »

"Ces données révélées par les capteurs du Réseau des observatoires de la sécurité ont étalé au grand jour l’existence d’une politique de répartition des décès à caractère racial, qui occupe des territoires et définit des budgets en fonction de ces personnes et de ces territoires. 97% des victimes de meurtre par l’Etat de Bahia sont noires. « Cela en dit long sur le processus profondément déshumanisant perpétré par l’État, parrainé par lui, légitimé dans ses choix et définissant ses positions » a déclaré l’historien.

Ribeiro met également en relation la réalité révélée par les données avec le concept de nécropolitique du philosophe camerounais Achille Mbembe sur l’État, les formes de pouvoir et de souveraineté. Pour lui, la proposition de Mbembe contribue à une compréhension plus complexe et en même temps plus réaliste de la formation de l’État brésilien.

"Si nous pensons que la distribution de la mort opérée par l’État est quelque chose qui passe par les définitions des pouvoirs en matière de libération et d’exécution du budget public, de penser qu’il s’agit d’une négociation directe sur la trace de corps noirs, de savoir qu’il y a une politique délibérée - c’est-à-dire de distribuer les morts sur ce territoire, et de ne pas enquêter, de ne pas produire de réponses et de cacher la mise en relation des données - je crois que la nécropolitique nous aide à expliciter une bonne partie de cette analyse sur cette répartition de la mort. Elle est visible et n’apparaît pas seulement dans la létalité intentionnelle et la disparition de tant de corps mais aussi dans la présence de la mort et la sociabilité des personnes" a-t-il expliqué.

Outre les données alarmantes sur le nombre de personnes noires tuées par l’État, un autre fait attire l’attention : le nombre de victimes dont la couleur n’a pas été renseignée voire ignorée. Dans l’Etat de Bahia, c’est le cas pour 24,8% des victimes. Dans le Ceará, 77,2 %. Dans le Pernambouc, 1,4%. A Rio de Janeiro, 8,8%. Et à São Paulo, 3,3 %.

Selon le rapport, l’omission de données est aussi du racisme. L’étude indique que « bien que le nombre de personnes tuées par la police soit très élevé, lorsque l’on examine les données ventilées selon la couleur des victimes, on constate un niveau inacceptable d’informations non renseignées ou ignorées ». En outre, le réseau a également signalé les difficultés rencontrées pour accéder aux informations demandées dans les cinq États.

En ce qui concerne la rétention de données, Dudu Ribeiro a souligné qu’elle est une réalité dans les États étudiés et dans le reste du Brésil car elle fait partie du modèle de répartition des personnes tuées en tant qu’exercice du pouvoir de l’État.

"L’invisibilité de la divulgation des données, voire la précarité de leur production contribue à l’approfondissement des visions déshumanisantes des politiques axées sur le domaine de la sécurité publique dans les États. Le fait que l’État ne se soucie pas, ou peu, de fournir des données de qualité sur les morts qu’il produit lui-même nous permet de juger que c’est l’État lui-même qui est producteur de ces morts. Il est donc nécessaire de dénoncer cette difficulté comme la politique qui contribue à la répartition des morts" a-t-il souligné, ajoutant que ce sont des questions structurelles qui déterminent quelles données seront publiées et comment, où et pour qui elles seront diffusées.

Selon D. Ribeiro, le rapport s’inscrit dans la continuité d’un processus puissant créé à partir de la diversité des collectes réalisées par les différents organismes qui composent le réseau des observatoires de sécurité. Ainsi, il contribue à l’élaboration de contre-récits et de technologies pour penser la sécurité publique au Brésil.

"Ce nouveau rapport sur les violences policières apporte des données alarmantes sur la répartition inégale de la mort et sur sa production en tant qu’exercice organisé du pouvoir de l’État. Une fois de plus, il étale au grand jour la continuité d’un processus historique de génocide noir" conclut l’historien.

Voir en ligne : Ponte Jornalismo : « ‘Genocídio’ : Relatório sobre violência policial mostra que negros continuam as maiores vítimas »

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