MANIFESTE AMAZONIE AU CENTRE DU MONDE Des peuples autochtones, riverain·es, jeunes et communauté scientifique

 | Par Isabel Harari

Alors que la COP a commencé, nous rappelons ce qu’a été la COP de la Forêt.
Comme le dit Eliane Brum, l’une des organisatrices, "bienvenu au centre du monde"

Environ 300 personnes se sont réunies à Altamira (Etat du Pará, Brésil) lors de la rencontre intitulée « Amazonie centre du monde », afin de discuter de solutions durables pour la forêt.

Traduction pour Autres Brésils : Didier BLOCH
Relecture Martine MAURY

Du 17 au 19 novembre 2019 s’est déroulée à Altamira (Etat du Pará, Brésil) la rencontre « Amazonie centre du monde », où ont eu lieu des débats, des manifestations culturelles et des cercles de conversation. Plus de 300 personnes – peuples indigènes, populations riveraines, agriculteurs, quilombolas, jeunes militants climatiques, représentants de mouvements sociaux et de la communauté scientifique – se sont réunies à l’Université Fédérale du Pará (UFPA) pour sceller un engagement en défense de l’Amazonie.

Le cacique (chef) Raoni Metuktire, leader historique du peuple Kayapó, a fait un appel à la paix. «  Je suis ici pour défendre l’Amazonie et demander que tous gardent le calme, que la paix vienne à nous. Je suis venu demander que les non-indigènes respectent nos forêts, parce que la forêt est notre vie. Je ne veux pas de violence ».

« Face à la catastrophe actuellement en cours, nous, mouvements sociaux et société civile organisée, peuples autochtones, populations riveraines des fleuves et quilombolas [1], scientifiques et militants climatiques du Brésil et du monde, avons franchi murs et barrières afin d’unir nos voix en défense d’un objectif commun : sauver la forêt et lutter contre l’extinction des vies sur la planète », dit le manifeste lu par neuf femmes autochtones, riveraines, quilombolas et représentantes de mouvements sociaux.

Vous pouvez lire l’intégralité du manifeste ci-dessous et le signer ici

Après la session d’ouverture, où se sont exprimés plus de quinze orateurs, les participants se sont répartis en groupes de travail thématiques afin de débattre de solutions soutenables pour l’Amazonie. Durant les deux jours de la rencontre, les participants ont pu, au sein de divers espaces et de manière démocratique, exprimer revendications et idées au sujet de l’avenir de la forêt.

« La liberté et la démocratie n’existent que lorsque les différences sont respectées. Des moments comme celui-ci sont importants, quand nous nous écoutons les uns les autres avec respect », a dit Dom João Muniz, évêque de la prélature du Xingu. « Cet événement a été très important pour notre région, historiquement au cœur des discussions portant sur l’environnement et le développement durable. Il s’agit de construire des passerelles entre les secteurs qui produisent et ceux qui désirent avoir une bonne qualité de vie », a ajouté Claudomiro Gomes, ancien maire d’Altamira.

L’après-midi du 19 novembre, 300 personnes environ ont marché dans les rues d’Altamira, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire, par exemple, « Vive la jeunesse d’Altamira », « Vive les femmes d’Amazonie » ou encore « Justice climatique immédiatement ». Les participants ont parcouru les rues de la ville jusqu’au Parc Igarapé Altamira, où ils ont planté des dizaines d’arbres en hommage aux victimes de la violence et aux défenseur·es des droits humains.

19 novembre 2019, Altamira, Etat du Pará, Brésil.

Manifeste « Amazonie centre du monde »

En cette époque d’urgence climatique, l’Amazonie devient le centre du monde. Si l’on ne maintient pas en vie la plus grande forêt tropicale de la planète, il sera impossible de contrôler le réchauffement global. La forêt transpire et projette dans l’atmosphère terrestre 20 mille milliards de litres d’eau toutes les 24 heures. La forêt crée des fleuves volants au-dessus de nos têtes, plus importants que l’Amazone lui-même. Chaque jour, la transpiration de la forêt sauve la planète. Mais cette forêt, détruite à un rythme accéléré par le développement prédateur, court le risque d’atteindre le point de non-retour en quelques années à peine.

Face à la catastrophe en cours, nous, mouvements sociaux et société organisée, peuples indigènes, populations riveraines des fleuves et quilombolas*, scientifiques et militants climatiques du Brésil et du monde, avons franchi murs et barrières afin d’unir nos voix en défense d’un objectif commun : sauver la forêt et lutter contre l’extinction des vies sur la planète.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Face à l’urgence climatique, sommes-nous tous dans le même bateau ?
    Et nous affirmons :
    Non !

La majorité ne peut compter que sur des barques en papier, seule une minorité dispose de paquebots. Ceux qui ont provoqué la crise climatique seront les moins affectés par celle-ci. Ceux et celles qui ne l’ont pas provoquée commencent déjà à en souffrir. Ils et elles en subiront le plus fortement les impacts et ce seront les premiers à être gravement atteints. Ils et elles en souffrent déjà. Nous inverserons ce qui aujourd’hui est centre et ce qui est périphérie. Nous regrouperons communautés urbaines et communautés de la forêt afin qu’elles occupent la position qui leur revient : le centre. Nous combattrons l’apartheid climatique et le racisme environnemental qui tentent d’ériger des murs sur toute la planète pour que les plus touchés ne puissent pas passer. Nous ne permettrons pas que cette planète se transforme en zone résidentielle de luxe.

Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • De quelle souveraineté parle-t-on quand une entreprise, Norte Energia S.A., contrôle les eaux du fleuve Xingu pour faire tourner l’usine hydroélectrique de Belo Monte ? Et a ainsi pouvoir de vie et de mort sur des peuples et des écosystèmes entiers ?

Et nous affirmons :
Ce n’est pas de la souveraineté, c’est de l’écocide. Et aussi du génocide.
Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Quel est donc ce nationalisme, prêt à céder la Volta Grande du Xingu à une entreprise minière canadienne, Belo Sun, pour qu’elle en exploite l’or et laisse ensuite en héritage au Brésil un cimetière toxique ?

Et nous affirmons :
Ce n’est pas du nationalisme, mais de la soumission. Et c’est un crime aussi.
Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Quel est donc ce gouvernement qui a suspendu la démarcation des terres indigènes, publiques, et qui prétend ouvrir les terres déjà démarquées à l’exploitation et au profit privés ?

Et nous affirmons :
Ce n’est pas le gouvernement de tous les Brésiliens, c’est une entente entre amis. Nous exigeons que le gouvernement démarque les terres indigènes, quilombolas* et riveraines des fleuves conformément à la Constitution.
Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Quel est donc ce développement qui réduit les millions d’espèces amazoniennes aux seuls soja, bœuf, minerais, à la spéculation foncière et aux chantiers destructeurs ?

Et nous affirmons :
Ce n’est pas du développement. C’est de la prédation. Le profit pour un petit nombre contre la mort d’un grand nombre. Plutôt que du développement, nous voulons de l’engagement. Nous voulons l’instauration de consultations libres, préalables et informées. Nous voulons des garanties pour les peuples lors des négociations climatiques. C’est la forêt et l’économie de la forêt qui doivent croître.
L’agriculture familiale et les producteurs ruraux, dans la mesure où ils sont respectueux des limites légales, à la recherche de modèles incorporant de multiples espèces et favorables à un développement/engagement adapté à notre époque de crise climatique, doivent être soutenus.

Reforestons les zones détruites.
Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Comment la suprématie blanche et patriarcale a-t-elle établi la violence contre l’Amazonie et contre les femmes ?

Et nous affirmons :
Une partie de l’élite politique et économique brésilienne considère la forêt de la même façon qu’elle considère les femmes : comme des corps destinés à la violation et à l’exploitation.

Les femmes sont à la tête de la lutte en Amazonie. Tout comme la forêt, ce sont elles les plus grandes victimes de la violence, au côté de la jeunesse noire et pauvre. Il nous faut faire obstacle à la violation des corps.
Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Qui êtes-vous, vous qui décimez les arbres et la vie, vous qui empoisonnez les fleuves et les forêts avec des pesticides, du mercure, du cyanure, vous qui asséchez les réserves d’eau, vous qui arrachez les enfants à la forêt et les propulsez dans des banlieues urbaines dépossédées de tout, y compris de mémoire ?

Et nous affirmons :
Vous considérez la forêt et le fleuve comme des marchandises, comme des ressources à exploiter. Vous considérez humains et non humains comme des objets jetables. Vous êtes de ceux dont l’âme a été asphyxiée par le béton. Vous êtes de ceux qui n’aiment pas même leurs propres enfants, car peu vous importe qu’il n’y ait pas d’avenir pour eux.

Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Qui sommes-nous ?
    Nous sommes ceux et celles qui ne possèdent pas la forêt. Nous sommes la forêt. Nous sommes ceux et celles qui ne détruisent pas la Nature. Nous sommes la Nature. Nous sommes ceux et celles qui ont diverses couleurs, aspects, langages, sexualités, cosmologies, cultures.

Nous sommes aussi ceux et celles dont les différences font la force. Ceux et celles qui respectent tous les êtres, humains et non-humains. Ceux et celles qui veulent vivre et faire vivre. Nous sommes aussi ceux et celles qui savent qu’il n’y a pas de dedans ni de dehors. Nous résidons tous et toutes dans l’unique maison dont nous disposons. Nous sommes ceux et celles qui désirent garantir un avenir, y compris aux enfants de ceux qui tentent de nous détruire.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Quelle est notre alliance ?

Et nous affirmons :
Notre alliance est en faveur de la décolonisation des âmes et des esprits. Unis au centre du monde, nous combinerons les connaissances des intellectuels de la forêt et celles des intellectuels de l’université ; nous associerons l’expérience des anciens à la puissance des jeunes ; nous ferons dialoguer les identités ; nous respecterons tous les corps. Nous songeons à une éducation avec la communauté et non pour la communauté. Nous savons que la forêt n’existera que tant qu’il y aura les peuples de la forêt. Nous resterons ensemble, comme autant de multiples de un, dans les combats de toutes les Amazonie. Nous serons là où la forêt saignera.
Nous nous battrons contre toutes les sortes de mort.

Nous, qui nous regroupons au centre du monde, posons la question :

  • Que voulons-nous ?

Et nous affirmons :
Nous voulons amazoniser le monde et nous amazoniser nous-mêmes.
Guidés par les peuples de la forêt, nous voulons refonder ce que nous appelons « humain » et imaginer à nouveau un avenir où nous puissions vivre.

Signé

Associação dos Moradores da Reserva Extrativista Rio Iriri
Associação dos Moradores da Reserva Extrativista do Riozinho do Anfrísio
Coletivo de Mulheres Negras Maria Maria
Coletivo de Mulheres do Xingu
Coletivo de Poetas Marginais
Comissão Justiça e Paz
Conexão África Brasil
Conselho Ribeirinho
Fórum da Amazônia Oriental
Fórum em Defesa de Altamira
Fundação Tocaia
Fundação Viver Produzir e Preservar
Instituto Socioambiental
Movimento dos Atingidos por Barragens
Movimento de Mulheres do Campo e Cidade
Movimento Negro de Altamira
Movimento Xingu Vivo
Oficina Território Livre
Pastoral da Criança
Prelazia do Xingu
REPAM Brasil
REPAM Xingu
Sintepp Regional
Sintepp Subsede
Sociedade Paraense de Defesa dos Direitos Humanos
Universidade Federal do Pará – Campus Altamira

Voir en ligne : Instituto Socioambiental

[1Les Quilombolas sont les habitant.e.s Afro-Brésiliens des quilombos, des communautés initialement créées par esclaves en fuite

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